À première vue, une haie bordant un champ semble aller de soi : un élément “naturel”, protecteur, qui freine le vent, abrite la biodiversité et limite l’érosion. Les études confirment d’ailleurs que les haies jouent un rôle important de frein au ruissellement et de filtre pour les sédiments. Mais dans un contexte de lotissement construit en contrebas, et avec des pratiques culturales intensives, cette haie peut aussi devenir… l’entrée d’un problème hydrologique que personne n’a anticipé.
Comment les pratiques agricoles creusent un fossé en bord de parcelle
Dans les champs cultivés, les engins agricoles (charrue, tracteur, herse) travaillent le sol en longueur. À chaque passage près de la lisière, la lame ou le versoir de la charrue repousse une tranche de terre vers l’intérieur de la parcelle. Ce phénomène, souvent appelé érosion aratoire, a un effet mécanique progressif : avec le temps, la lisière du champ se creuse, formant une dépression linéaire le long de la haie ou de la clôture. Ce creux longitudinal se comporte alors comme un fossé de collecte non intentionnel : lors des pluies, l’eau ruisselle depuis la parcelle vers cette dépression, s’y accumule et se met à circuler le long de la lisière en cherchant un point plus bas où s’échapper. Ce mécanisme est bien connu des services de prévention du ruissellement qui préconisent justement de casser ces chenaux ou de les équiper (fascines, bandes enherbées) quand des habitations ou des voiries sont en aval.
La haie : un frein au ruissellement… qui redirige les flux

Les haies ont un double effet :
- Elles ralentissent les eaux de ruissellement et les obligent à déposer une grande partie des sédiments ;
- Elles favorisent l’infiltration localisée, grâce au système racinaire et à la rugosité du sol à leur pied.
Ce rôle est positif à l’échelle d’un bassin versant, puisqu’il contribue à limiter l’érosion et à réduire les pics de crue en aval. Mais à l’échelle très locale, par exemple lors de la création d’un lotissement, il peut se traduire par un autre effet : la haie devient un obstacle longitudinal qui retient l’eau le long de la limite entre le champ et le lotissement.
Concrètement :
- L’érosion aratoire crée un chenal creux au pied de la haie ;
- La haie bloque l’écoulement latéral, l’eau reste confinée dans ce chenal ;
- Si le terrain est en pente, l’eau piégée au pied de la haie se concentre et s’écoule dans le sens de la pente vers un point bas unique.
On passe alors d’un ruissellement diffus sur toute la parcelle à un flux concentré le long de la haie, dans une “gouttière” que personne n’a dessinée sur les plans mais que les pratiques agricoles créent inévitablement.
Quand le point bas n’est pas protégé
Le problème devient critique si le point le plus bas de ce chenal au pied de haie n’est pas traité :
- Pas de bassin, de noue de réception ou de prairie inondable ;
- Pas de fascines ou de haies denses transversales pour freiner et disperser les eaux ;
- Pas de cheminement prévu pour conduire l’eau vers une zone de dissipation maîtrisée.
Dans ce cas, toute l’eau collectée le long de la haie se déverse au même endroit, en pied de pente, là où se trouve souvent une voirie, une cave, un jardin ou l’entrée d’un lotissement. Les guides techniques sur le ruissellement rural rappellent justement que la concentration des eaux dans une zone non équipée est l’une des principales causes de coulées de boue et de dégâts récurrents aux habitations.
Dans un dossier comme celui du lotissement JAZY, où une noue est prévue entre la haie et la voirie (Cf. page 55 de l’étude d’incidence), la question à poser est : le point bas, là où se termine la haie et où la pente amène naturellement l’eau, est-il équipé d’un ouvrage de récolte ou de dissipation, ou reste-t-il une zone de concentration non maîtrisée ?
Pourquoi cet argument compte dans l’évaluation d’un projet
Cet enchaînement « pratiques culturales → fossé caché en lisière → haie → concentration des flux vers un point bas non équipé » n’apparaît presque jamais dans les dossiers de permis. Pourtant, il est directement lié :
- Aux inondations de jardin et de cave ;
- Aux coulées de boue sur voirie ;
- À la surcharge de noues ou de petits dispositifs pluviaux dimensionnés pour beaucoup moins d’eau que ce que le champ peut leur envoyer.
Pour EPURES, il s’agit d’un angle mort de nombreux projets de lotissement en bord de terres agricoles. Dès qu’une haie sépare un champ en pente d’une zone urbanisée, l’étude doit intégrer :
- L’effet de l’érosion aratoire en bord de parcelle ;
- Le rôle hydraulique réel de la haie (frein mais aussi guide des flux) ;
- La position et le traitement du point bas.
À défaut, on prend le risque de valider des projets qui gèrent “correctement” leurs eaux sur papier, mais laissent en réalité se concentrer des volumes importants à un endroit précis, sans ouvrage de récolte en bas de pente.
En résumé : oui, une haie bien placée est un allié contre l’érosion ; mal intégrée au projet, elle peut aussi devenir le rail invisible qui conduit l’eau exactement là où l’on ne veut pas qu’elle arrive.
Sources diverses
- https://environnement.wallonie.be/files/inondations/documents_a_telecharger/GISER/GISER_ruissellement_techniques.pdf
- https://www.agri53.fr/les-haies-comme-barrieres-lerosion
- https://www.reseau-idee.be/fr/bonnes-pratiques-pour-la-gestion-du-risque-de-ruissellement-en-zone-rurale
- https://reseauwallonpac.be/sites/default/files/4669_CoteOpale_erosion.pdf
- https://ofb.gouv.fr/que-nous-apportent-les-haies-et-le-bocage
- https://www.u-picardie.fr/beauchamp/mst/Erosion_sol/Erosion-sol.htm
- https://www.grandcalais.fr/api/fileadmin/mediatheque_grandcalais/Développement_durable/guide-erosion_2018.pdf
- https://environnement.wallonie.be/files/inondations/documents_a_telecharger/GISER/Fiches info&tech/GISER Tech2.01 Fascines&Haies_2024-04.pdf
- https://www.capitale-biodiversite.fr/experiences/lutte-contre-lerosion-et-le-ruissellement-des-sols-en-milieu-agricole
- https://www.epage-viaur.com/uploads/2025/09/8-la-haie-de-nombreux-atouts.pdf
- https://normandie-univ.hal.science/hal-02326203v1/file/Reulier2019.pdf
- https://reseauwallonpac.be/sites/default/files/3762_divers_Erosion-Fascicule_2.pdf
- https://www.uvcw.be/no_index/files/8680-giser-bp-pour-la-gestion-du-risque-du-ruissellement-en-zone-rurale.pdf
- https://www.parlement-wallonie.be/content/print.php?print=interp-questions-voir.php&iddoc=43327&type=32
- https://www.beauvechain.eu/ma-commune/services-communaux/environnement/giser-cp2020.pdf