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Alors que les pesticides chimiques « classiques » sont de plus en plus encadrés en raison de leurs impacts massifs sur la santé et la biodiversité, l’industrie agrochimique promeut une nouvelle génération de produits présentés comme plus ciblés et « naturels » : les pesticides génétiques, aussi appelés pesticides à ARNi ou inhibiteurs de gènes. Derrière cette promesse de précision se cache en réalité une technologie aux risques largement sous‑évalués, qui ouvre la voie à des modifications génétiques d’organismes directement dans l’environnement.

En Belgique comme ailleurs en Europe, les premières demandes d’autorisation et expérimentations apparaissent, sans que le débat démocratique ni l’évaluation des risques ne soient à la hauteur des enjeux. Comprendre ces technologies et leurs conséquences potentielles est indispensable.

De quoi parle-t-on ? Comprendre les pesticides à ARNi

Les pesticides génétiques à ARNi ne sont pas des pesticides chimiques au sens traditionnel du terme. Ils reposent sur un mécanisme biologique, l’interférence par ARN (ARNi), qui permet de « réduire au silence » un gène en empêchant son expression.

Concrètement, du matériel génétique (des fragments d’ARN interférent) est pulvérisé sur les cultures, introduit via des plantes génétiquement modifiées ou véhiculé par des micro‑organismes, pour cibler un insecte considéré comme « ravageur ». Ces fragments doivent se fixer sur une séquence précise du génome de l’organisme visé pour bloquer une fonction vitale et provoquer sa mort.

Sur le papier, la technologie se veut sélective et réversible. Dans la pratique, il suffit qu’une autre séquence génétique – chez une espèce non ciblée – soit similaire à plus de 80% pour que l’ARN interférent puisse se fixer et perturber aussi ce gène‑là, avec des effets dits « hors cible » potentiellement graves.

Des risques majeurs pour les pollinisateurs et la biodiversité

Les travaux compilés par l’ONG Pollinis et relayés au Parlement français sont particulièrement alarmants. Une analyse bio‑informatique réalisée sur 26 produits à ARNi et environ 2 500 espèces de pollinisateurs montre que 136 espèces pourraient être affectées par des effets hors cible, en raison d’une forte similarité génétique avec les organismes visés.

Parmi ces espèces menacées, on trouve 65 espèces de papillons, 33 espèces d’abeilles solitaires, 18 espèces de diptères, 10 espèces de bourdons – dont certains déjà en danger d’extinction – ainsi que 5 lignées d’abeilles mellifères. Or, entre 70 et 90% des plantes à fleurs et environ 75% des cultures alimentaires mondiales dépendent de la pollinisation animale. Introduire massivement une technologie susceptible de perturber génétiquement ces espèces revient, de fait, à fragiliser encore davantage les bases biologiques de notre sécurité alimentaire.

Au‑delà des pollinisateurs, les effets sur les réseaux trophiques, les interactions entre espèces et le fonctionnement global des écosystèmes restent largement inconnus. Comme pour les pesticides chimiques, une contamination diffuse des sols, des eaux et des chaînes alimentaires est à craindre, mais avec ici un mécanisme d’action directement génétique, donc potentiellement plus profond et durable.

Santé humaine : une zone d’ombre préoccupante

Sur le plan de la santé humaine, les signaux d’alerte existent déjà pour les technologies associant OGM et pesticides. Une étude menée à l’Université de Sherbrooke a par exemple détecté des pesticides liés aux cultures génétiquement modifiées (toxine Bt, métabolites d’herbicides) dans le sang de femmes enceintes, de fœtus et de femmes non enceintes, montrant la capacité de ces substances à franchir la barrière placentaire. Les auteurs soulignent la nécessité de développer une véritable toxicologie de la reproduction face à ces expositions chroniques.

Dans le cas des pesticides à ARNi, les risques pour les personnes exposées – agriculteurs, riverains, consommateurs – restent très peu étudiés. Les Amis de la Terre soulignent les nombreuses questions encore sans réponse : stabilité des ARNi dans l’environnement, capacité à franchir des barrières biologiques, effets à long terme d’une ingestion répétée de fragments d’ARN interférents, ou encore accumulation possible via des formulations encapsulées dans des nanoparticules.

Des experts en santé publique, comme l’épidémiologiste Yves Coppieters, rappellent qu’aucune analyse complète et indépendante des risques sanitaires et environnementaux n’a été conduite avant certaines décisions récentes d’autorisation. On expérimente donc en grandeur nature, sans recul, sur des populations qui ne sont ni informées ni consentantes.

Un contournement des cadres réglementaires et du débat démocratique

L’un des enjeux centraux soulevés par les pesticides génétiques est juridique et politique. En Europe, la réglementation sur les pesticides chimiques s’est durcie, et des molécules emblématiques ont été retirées du marché du fait de leurs impacts avérés sur l’environnement et la santé. Face à ce resserrement, l’industrie développe des solutions de biotechnologies (nouveaux OGM, pesticides à ARNi) susceptibles d’être classées comme « produits de biocontrôle à faible risque », bénéficiant ainsi de procédures d’autorisation plus légères.

Plusieurs organisations environnementales ont alerté les gouvernements européens sur cette déréglementation rampante. Une question écrite à l’Assemblée nationale française souligne le risque d’autoriser ces nouveaux produits sans que l’ANSES n’ait pu conduire une évaluation complète, et demande explicitement la suspension des essais en plein champ tant que des protocoles d’évaluation robustes n’auront pas été définis.

L’ONG Pollinis et d’autres réseaux plaident pour un moratoire européen sur les pesticides génétiques et sur la déréglementation des nouveaux OGM, dénonçant une « opacité permanente » sur la composition des produits et les données d’innocuité avancées par les firmes. Au‑delà du risque écologique, se dessine une extension massive des droits de propriété intellectuelle sur le vivant : les brevets liés aux traitements ARNi pourraient, en théorie, s’étendre aux organismes exposés et modifiés involontairement, renforçant encore la mainmise des multinationales sur les systèmes alimentaires.

Une fuite en avant technologique au détriment des alternatives

Sur le terrain, l’argument principal avancé en faveur des pesticides génétiques est celui de la lutte ciblée contre certains insectes ravageurs, pour maintenir les rendements agricoles. Cette logique s’inscrit dans la continuité d’un modèle agro‑industriel dépendant des intrants, où l’on traite un symptôme (une pression parasitaire) sans remettre en cause les causes structurelles : simplification extrême des paysages, monocultures, disparition des habitats pour les auxiliaires de culture, dégradation des sols.

Or, les études sur l’agroécologie, la diversification des systèmes de culture, la restauration des infrastructures écologiques (haies, mares, bords de champs fleuris) ou encore le développement de filières locales moins dépendantes des intrants montrent qu’il est possible de réduire drastiquement l’usage de pesticides tout en assurant la production alimentaire. Chaque euro investi dans des solutions de « haute technologie » génétique est autant de moyens qui ne sont pas consacrés à ces transitions agricoles structurelles.

Pour les territoires urbains et périurbains, engagés dans des démarches de résilience et de transition écologique, la fuite en avant biotechnologique pose aussi une question de cohérence : peut‑on sérieusement promouvoir des plans de végétalisation, de restauration de la biodiversité et de protection de la ressource en eau, tout en acceptant par ailleurs des épandages de molécules destinées à manipuler l’expression génétique du vivant à grande échelle ?

Pour une agriculture sans pesticides génétiques

Il est plus que nécessaire de défendre une position de précaution forte :

  • Demander un moratoire européen sur les pesticides génétiques à ARNi et sur la déréglementation des nouveaux OGM, tant que leurs risques n’auront pas été évalués de manière indépendante, transparente et exhaustive.
  • Exiger la suspension de tous les essais en plein champ impliquant des pesticides génétiques, ainsi que la publication intégrale des données scientifiques relatives à leur innocuité prétendue.
  • Renforcer le soutien public aux systèmes agricoles agroécologiques, diversifiés, économes en intrants, qui s’appuient sur la biodiversité plutôt que de la manipuler.
  • Associer les collectivités locales, les citoyens, les scientifiques indépendants et les organisations paysannes au débat sur ces technologies, pour sortir d’une gouvernance captée par quelques acteurs industriels.

La véritable innovation ne réside pas dans l’invention de nouvelles molécules silencieuses capables de manipuler les gènes des êtres vivants, mais dans la reconstruction de systèmes alimentaires sobres, justes et respectueux du vivant. Refuser les pesticides génétiques, ce n’est pas refuser le progrès ; c’est choisir un progrès qui renforce notre capacité collective à vivre dans des territoires sains, résilients et démocratiques.

Sources diverses.