Une étude scientifique internationale publiée en mars 2026 dans la revue Communications Earth & Environment (groupe Nature) apporte une démonstration inédite : les castors ne se contentent pas de remodeler les paysages riverains — ils en transforment profondément le fonctionnement hydrologique et climatique. En construisant leurs barrages, ces ingénieurs de l’écosystème convertissent de simples ruisseaux en puits de carbone durables, stockant jusqu’à dix fois plus de CO₂ que des milieux similaires non aménagés par ces rongeurs. Une découverte qui invite à reconsidérer la place du castor dans les stratégies de gestion de l’eau et d’adaptation climatique — en Wallonie comme ailleurs en Europe.
Un bilan carbone inédit pour un corridor de ruisseau
L’étude, dirigée par l’Université de Birmingham en collaboration avec l’Université de Wageningen et l’Université de Berne, a été menée sur un corridor de ruisseau dans le nord de la Suisse, colonisé par le castor eurasien (Castor fiber) depuis plus d’une décennie. C’est la première fois qu’un bilan carbone complet est établi pour un tel site : les chercheurs ont mesuré l’ensemble des flux gazeux, aquatiques et sédimentaires, incluant la biomasse, le bois mort et les échanges avec les eaux souterraines.
Résultat : ce corridor humide façonné par les castors fonctionne comme un puits net de carbone, absorbant environ 98,3 tonnes de carbone par an (± 34,4 t/an). Sur une période de 13 ans, l’accumulation totale est estimée à 1 194 tonnes de carbone, soit un taux de séquestration de 10,1 tonnes de CO₂ par hectare et par an — un chiffre presque dix fois supérieur à celui observé dans des milieux comparables sans activité de castors.
Le mécanisme : l’eau d’abord, le carbone ensuite
Le castor n’agit pas directement sur le cycle du carbone. C’est sa transformation du régime hydraulique qui entraîne tout le reste. En érigeant des barrages faits de branchages, de boue et de sédiments, il ralentit les écoulements, inonde les berges, crée des étangs et des zones humides, et augmente le temps de résidence de l’eau dans le bassin.
Ces modifications hydrologiques provoquent une sédimentation accrue et favorisent l’accumulation de matière organique — feuilles, débris végétaux, bois mort — qui se dépose et piège le carbone. Les sédiments analysés contiennent 14 fois plus de carbone inorganique et 8 fois plus de carbone organique que les sols forestiers environnants. Le mécanisme dominant reste toutefois la rétention souterraine de carbone inorganique dissous (CID), un flux souvent négligé dans les études précédentes, qui s’avère ici le principal moteur du bilan positif.
Il existe toutefois une nuance saisonnière importante : en période d’étiage estival, quand le niveau des eaux baisse, le système peut temporairement basculer en source nette de CO₂, notamment par les émissions gazeuses directes à la surface de l’eau.
Un enjeu pour les politiques de renaturation en Europe
Les castors font leur retour à travers toute l’Europe après des décennies d’efforts de conservation. Cette étude suggère que réintroduire ou accompagner le développement de populations de castors dans des zones humides adaptées constitue une opportunité majeure de solution naturelle au changement climatique. Le Dr Joshua Larsen, co-auteur principal, résume : « Nos résultats montrent que les castors ne font pas que modifier les paysages : ils transforment fondamentalement la manière dont le CO₂ y circule. En ralentissant l’eau, en piégeant les sédiments et en étendant les zones humides, ils convertissent des ruisseaux en puissants puits de carbone. »
Des travaux menés notamment en Wallonie, via le Groupe de Travail Castor coordonné par Natagora, confirment que l’action des castors améliore également la qualité de l’eau (réduction des nitrates et des pesticides par lagunage naturel) et contribue à la prévention des inondations en aval, en stockant les eaux de pluie à l’échelle du bassin versant. L’Université de Gand a notamment conduit des études sur le bassin de l’Ourthe démontrant ce rôle tampon.
Ce que cela change pour la gestion des milieux aquatiques
Pour les acteurs de l’aménagement du territoire et de la gestion de l’eau, cette étude ouvre plusieurs pistes concrètes :
- Revoir la conflictualité autour du castor : souvent perçu comme nuisible en raison des inondations locales qu’il provoque, le castor offre des services écosystémiques à l’échelle du bassin versant qui méritent d’être comptabilisés dans les politiques publiques.
- Valoriser les têtes de bassin versant : les petits ruisseaux amont, souvent négligés dans les stratégies d’adaptation climatique, se révèlent des sites stratégiques pour la séquestration du carbone et la régulation hydrologique.
- Intégrer la biodiversité dans les bilans carbone : cette étude est la première à produire un budget carbone aussi complet pour un milieu influencé par des ingénieurs biologiques, et plaide pour une comptabilité carbone qui prenne en compte le rôle des espèces sauvages.
- Articuler renaturation et résilience climatique : accompagner la recolonisation des cours d’eau par le castor constitue une mesure d’adaptation au changement climatique à faible coût, potentiellement intégrable dans les plans d’orientation en Wallonie.
Source principale
Autres sources
- Beavers can turn riverbeds into powerful carbon sinks, new research … – Beavers are able to engineer riverbeds into promising ways to prevent carbon dioxide release into th…
- Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks – Dive into the research topics of ‘Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks’. …
- Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks – Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks. Commun Earth Environ 7, 227 (2026)….
- Beavers can turn riverbeds into powerful carbon sinks – peer.eu – Beavers could play a significant role in Europe’s climate mitigation efforts, by transforming suitab…
- Beavers can turn riverbeds into powerful carbon sinks: Study – Beavers can engineer riverbeds into promising ways to prevent carbon dioxide release into the air, a…
- Et si les castors étaient des champions discrets du climat – We demain – Une nouvelle étude, publiée en mars 2026, montre que, dans certaines zones humides, ils peuvent tran…
- Un castor stocke 14 fois plus de carbone qu’un cours d’eau ordinaire – Les castors transforment nos rivières en super puits de carbone. Découvrez comment ce rongeur stocke…
- Rivers where European beavers are present store 26% more carbon – Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks. Communications Earth & Environment….
- How beavers help slow climate change – a new discovery by scientists – Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks. Commun Earth Environ 7, 227 (2026)….
- Beavers can convert stream corridors to persistent carbon sinks – By slowing water, trapping sediments, and expanding wetlands, they turn streams into powerful carbon…
- Barrages : impacts sur l’écoulement et la qualité de l’eau – GT Castor – Les barrages et les larges étendues d’eau réduisent ainsi les débits, la vitesse et la force des cou…