En Wallonie, FWA, FUGEA et MAP structurent le débat agricole autour de deux modèles antagonistes : l’« agriculture familiale » pragmatique et large portée par la FWA, et l’« agriculture paysanne » militante, agroécologique et à taille humaine défendue par FUGEA et MAP. Ces divergences façonnent des approches radicalement différentes de l’installation des jeunes agriculteurs, entre continuité productiviste et transition structurelle.
En Wallonie, la défense de l’installation des jeunes et la question des modèles agricoles se structurent autour de deux pôles syndicaux majeurs : la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), centrée sur la continuité de l’« agriculture familiale » et de la viabilité économique des exploitations, et la FUGEA, qui articule l’installation à un projet d’« agriculture paysanne » plus normatif (taille humaine, agroécologie, souveraineté alimentaire). En arrière-plan, le Mouvement d’Action Paysanne (MAP) renforce la dimension paysanne et militante, en travaillant surtout sur la formation, l’éducation permanente et le plaidoyer.[1][2][3][4][5][6][7][8][9]
La FWA : défense du « modèle de l’agriculture familiale »
La Fédération Wallonne de l’Agriculture se présente comme l’organisation représentative de « notre modèle agricole familial » face aux pouvoirs publics et à la société civile. Dans sa communication, elle insiste sur le fait qu’elle ne défend pas une niche, mais bien un « modèle, le modèle de l’agriculture familiale wallonne », qui recouvre « l’agriculture sous toutes ses formes » tant qu’elle reste portée par une famille.[2][10][1]
Dans ce cadre, l’« agriculture familiale » n’est pas définie par une taille maximale ou un type de production, mais par la structure de propriété et de gestion (exploitation familiale), ce qui inclut aussi bien de petites fermes diversifiées que de grosses structures intensives dès lors qu’elles restent familiales. Ce flou permet une défense large du tissu d’exploitations tout en limitant la portée critique sur l’agrandissement, l’industrialisation ou la dépendance aux intrants.[11][12][2]
Sur le plan des actions, la FWA se positionne comme un syndicat de masse :
- Représentation dans les organes de concertation et de décision, avec un travail de lobbying sur les dossiers PAC, environnement, fiscalité, permis, etc.[13][14][15][2]
- Accompagnement technique, juridique et administratif des exploitants, notamment via ses secrétariats et le suivi des aides du premier pilier PAC (paiement de base, paiement vert, redistributif, paiement jeune) et du second pilier (MAEC, IZCN, Natura 2000, aides ADISA pour l’installation et le développement).[13]
La FWA s’est également engagée dans des mobilisations de rue pour la défense de l’« agriculture familiale », comme la manifestation à Namur dénonçant la pression réglementaire et la fragilisation des revenus. Là encore, le cadre revendicatif reste celui de la compétitivité, de la simplification et du soutien au revenu, plus que d’une remise en cause du modèle productiviste.[16][2][11]
La FUGEA : mouvement paysan et agriculture paysanne
La FUGEA se définit comme un « mouvement paysan » qui vise à promouvoir une agriculture paysanne durable et à élaborer « une politique cohérente d’installation en agriculture ». L’« agriculture paysanne » y est décrite comme une agriculture à taille humaine, rémunératrice, autonome, saine, respectueuse de l’environnement et fondée sur la souveraineté alimentaire.[3][5]
Dans la vision de la FUGEA, l’agriculture paysanne est une forme d’agriculture familiale mais avec des critères bien plus normatifs :
- Taille humaine et diversification,
- Limitation de l’endettement et recherche d’autonomie vis-à-vis des intrants, de la grande distribution et des multinationales,
- Forte inscription territoriale, circuits courts et souveraineté alimentaire,
- Respect de l’environnement et transition agroécologique.[5][9][3]
La FUGEA est reconnue comme organisation de jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles et comme centre de formation professionnelle agricole par la Région wallonne. Elle accorde une place centrale aux jeunes agriculteurs, en organisant des formations (certificats A, B et C donnant accès aux aides régionales) et des stages pratiques obligatoires pour les candidats à l’installation (21 à 60 jours chez un maître de stage agréé). L’objectif déclaré est de lier l’accès aux aides à un réel projet d’installation en agriculture paysanne.[17][18][3][5]
Politiquement, la FUGEA travaille sur plusieurs leviers :
- Réforme de la PAC post‑2027 : renforcement du paiement jeunes, plafonnement des aides, paiement redistributif en faveur des petites et moyennes fermes, meilleure définition de l’« agriculteur actif ».[8][9]
- Politique foncière : demande d’une banque foncière publique, mobilisation du foncier public, outils pour contrer la rétention et la concentration, afin de libérer de la terre pour les nouveaux entrants.[9][19][8]
- Accompagnement de projets d’installation paysanne (y compris pour des jeunes non issus du milieu agricole) via un suivi de projet, la mise en réseau et des activités de sensibilisation.[18][3][5]
Le MAP : l’agriculture paysanne comme projet politique global
Le Mouvement d’Action Paysanne n’est pas un syndicat au sens classique mais une association de paysans et de citoyens qui se donne pour mission de « défendre et promouvoir l’agriculture paysanne agroécologique et ses acteur·trice·s » et de défendre la souveraineté alimentaire. Il travaille à la reconnaissance de la profession de paysan et à la valorisation des petites fermes, en opposition à la disparition des fermes familiales de taille modeste.[4][7][12][20]
Le MAP a créé l’École Paysanne Indépendante (EPI), organe de formation paysanne, qui propose des formations courtes et longues, en partie subsidiées par la Région wallonne, pour les (futur·e·s) paysan·ne·s. L’agriculture paysanne y est définie comme :[6][4]
- Locale et diversifiée, répondant aux besoins locaux via des circuits courts,
- Économe en ressources rares, visant l’autonomie alimentaire du paysan et des territoires,
- Pérenne, en facilitant l’accès au métier et la transmission des outils et savoir‑faire,
- Autonome, cherchant à limiter la dépendance aux marchés mondiaux, aux intrants et aux multinationales.[4]
Concrètement, le MAP :
- Forme et conseille des futur·e·s paysan·ne·s,
- Met en place des outils collectifs comme un Système Participatif de Garantie (SPG) et une Charte des Communes Paysannes,
- Fait du plaidoyer pour les droits paysans et la souveraineté alimentaire, y compris via des alliances avec La Via Campesina ou Agroecology In Action.[7][6][4]
Comparaison FWA / FUGEA sur l’installation des jeunes
Cadre institutionnel : la prime d’installation et les aides
En Région wallonne, l’installation des jeunes agriculteurs est soutenue via une intervention spécifique de la PAC (2023‑2027) et des aides ADISA du second pilier. L’aide à l’installation (mesure 361) soutient la reprise ou la création d’exploitation, y compris pour des jeunes s’installant d’abord à titre complémentaire avec engagement de passer à titre principal dans les cinq ans. Les candidats doivent être âgés de moins de 41 ans, justifier d’une qualification professionnelle et présenter un plan d’entreprise à 5 ans détaillant facteurs de production, PBS, objectifs et calendrier.[21][22][23][24]
La FWA accompagne les exploitants dans ces démarches (information, montage des dossiers, suivi administratif) et se positionne pour adapter les critères aux réalités du terrain. Elle a notamment défendu, lors de précédents débats PAC, un renforcement du bonus spécifique pour les jeunes sur les droits de paiement, tout en refusant certains plafonds qu’elle jugeait pénalisants pour des exploitations plus grandes.[14][1][13]
La FUGEA, de son côté, milite pour une politique d’installation plus ciblée socialement et structurellement : aides jeunes renforcées, plafonnement des aides, paiement redistributif favorisant les petites et moyennes fermes et clarification de la notion d’agriculteur actif pour éviter la captation des aides par des structures peu actives ou très capitalisées. Elle articule donc les aides à l’installation à un projet de rééquilibrage du secteur.[3][8][9]
Vision de l’installation : continuité vs changement de modèle
Pour la FWA, l’installation de jeunes agriculteurs est d’abord un enjeu de continuité du tissu d’« exploitations familiales » viables, et de maintien d’un nombre suffisant d’agriculteurs pour assurer la production et la gestion de l’espace rural. L’axe central est le maintien de la compétitivité et du revenu des exploitations, dans un environnement réglementaire jugé de plus en plus contraignant.[2][16][11]
Pour la FUGEA, l’installation est un levier de transformation du modèle agricole vers une agriculture paysanne, plus diversifiée, moins dépendante et plus respectueuse de l’environnement. Elle cherche à ouvrir davantage le métier à des jeunes non issus du milieu agricole, souvent porteurs de projets en circuits courts, en maraîchage diversifié ou en élevage à plus forte valeur ajoutée locale.[5][9][3]
Foncier et concentration des terres
Les deux organisations reconnaissent la pression croissante sur le foncier et la difficulté, pour les jeunes, d’accéder à la terre à un prix compatible avec la viabilité économique d’une installation.[19][25]
La FWA met surtout en avant la sécurisation des exploitations familiales existantes et la continuité familiale, avec une critique générale de la spéculation mais peu de propositions fortes en termes de plafonds d’aides, taxation de la rétention de terres ou institutionnalisation d’une banque foncière publique. Elle défend souvent des approches volontaristes et la liberté d’entreprendre dans le cadre familial.[25][16][19][2]
La FUGEA, à l’inverse, fait du foncier un axe structurant :
- Plaidoyer pour une banque foncière publique,
- Réaffectation prioritaire des terres publiques (communes, Région) à l’installation de jeunes en agriculture paysanne,
- Plafonnement des aides et soutien aux paiements redistributifs comme outils indirects de lutte contre la concentration.[8][9][19]
Ce positionnement vise explicitement à créer les conditions structurelles pour que davantage de jeunes puissent s’installer sur des fermes de taille modeste.[9][19]
Public visé et accompagnement
La FWA cible prioritairement les jeunes reprenant ou créant des exploitations familiales, quelle que soit leur taille ou leur degré d’intensification, dès lors que l’exploitation reste « familiale » et économiquement viable. Les services FWA (secrétariats, conseil PAC, accompagnement ADISA, information sur les permis uniques) s’adressent indistinctement à tous ces profils.[23][14][13][2]
La FUGEA vise plus spécifiquement les jeunes (issus ou non du milieu agricole) qui souhaitent s’installer en agriculture paysanne. Ses formations (certificats A, B, C), ses stages et ses activités de sensibilisation sont orientés vers des projets souvent plus diversifiés, preneurs de main‑d’œuvre, avec une forte dimension agroécologique et territoriale. L’accompagnement intègre à la fois les aspects techniques, économiques et sociopolitiques de l’installation.[17][3][5]
Tableau récapitulatif des positions FWA / FUGEA sur l’installation des jeunes
| Dimension | FWA | FUGEA |
| Référence centrale | Agriculture familiale. [2][10] | Agriculture paysanne. [5][3] |
| Finalité principale | Maintenir un tissu d’exploitations familiales viables dans un contexte concurrentiel, en réduisant les contraintes et en sécurisant les revenus. [2][11][13] | Mettre en place une politique cohérente d’installation en agriculture paysanne : taille humaine, autonomie, agroécologie, souveraineté alimentaire. [5][3][9] |
| Rapport aux aides à l’installation | Valorisation de la prime d’installation PAC et des aides ADISA ; demande d’accessibilité et de simplification pour les jeunes exploitants familiaux. [23][24][13][1] | Revendication de paiements jeunes renforcés, de plafonds d’aides et de paiements redistributifs, articulés à des critères sociaux et structurels. [8][3][9] |
| Vision du foncier | Critique de la pression foncière mais approche centrée sur la continuité des exploitations familiales et la sécurisation des détenteurs actuels. [2][19][25] | Foncier comme enjeu central : banque foncière publique, réallocation de terres publiques, lutte contre la concentration et la rétention. [8][19][9] |
| Public visé | Jeunes reprenant ou créant des exploitations familiales, y compris de grande taille ou intensives, pour autant qu’elles soient viables. [2][23][13] | Jeunes (issus ou non du milieu) voulant s’installer en agriculture paysanne (structures souvent plus petites, diversifiées, agroécologiques). [5][3][17] |
| Outils d’accompagnement | Information et conseil sur PAC, ADISA, permis uniques ; assistance administrative via le réseau de secrétaires et le service d’étude. [13][14] | Formations certifiantes (A, B, C), stages pratiques, accompagnement de projets, activités de jeunesse, mobilisation et plaidoyer sur la PAC et le foncier. [5][3][17] |
Ce paysage montre que, derrière une convergence de façade sur le « soutien aux jeunes », la FWA et la FUGEA portent des projets sensiblement différents : l’une vise surtout à pérenniser un modèle familial large dans un cadre productiviste aménagé, l’autre cherche à utiliser l’installation comme levier de transition vers une agriculture paysanne, plus petite, plus autonome et plus territorialisée.[11][2][3][5][9]
Sources diverses
- https://reseauwallonpac.be/sites/default/files/370334_131122_flyer_fwa.pdf
- https://federationwallonnedelagriculture.be
- http://coj.be/author/fugea/
- https://www.codef.be/asbl/epi-ecole-paysanne-independante-le-map/
- https://www.fugea.be/mouvement
- https://www.lemap.be/epi/
- https://www.agroecologyinaction.be/nos-membres/mouvement-daction-paysanne/
- https://www.fugea.be/gouv-wallon-2024-29
- https://www.fugea.be/blog/politique-4/budget-agricole-europeen-et-pac-post-2027-vision-et-positions-de-la-fugea-144
- https://federationwallonnedelagriculture.be/la-fwa-vous-defend/
- https://www.sillonbelge.be/7510/article/2021-05-05/la-fwa-manifeste-namur-pour-defendre-lagriculture-familiale
- https://www.centreavec.be/publication/le-monde-agricole-en-wallonie/
- https://bureaudelchambre.be/fwa.php
- https://federationwallonnedelagriculture.be/information-fwa/
- https://federationwallonnedelagriculture.be/la-fwa-vous-represente/
- https://journalpleinchamp.be/wp-content/uploads/2024/10/PLC_20241017w.pdf
- https://www.fugea.be/stage
- https://organisationsdejeunesse.be/oj/fugea/
- http://ntf.be/sites/default/files/media/silva-2015-01_foncier-pour-agriculture-familiale-1.pdf
- https://www.levolontariat.be/group/le-mouvement-daction-paysanne-lecole-paysanne-independante
- https://agriculture.wallonie.be/demandes/1554_demander-une-prime-pour-s-installer-comme-jeune-agriculteur.html
- https://agriculture.wallonie.be/home/groupements-et-conseils/devenir-agriculteur/documents-utiles.html
- https://agriculture.wallonie.be/home/aides/pac-2023-2027-description-des-interventions/installation-des-jeunes-agriculteurs/aides-a-l-installation-des-jeunes-agriculteurs.html
- https://agriculture.wallonie.be/home/aides.html
- https://www.sillonbelge.be/10752/article/2023-03-29/comment-faciliter-lacces-des-jeunes-au-foncier
- https://www.uniondesagricultriceswallonnes.be/system/files/2019-09/UAWmai2019-compressé.pdf
