
Voici ce que nous avons compris...
La mobilisation récente de la Fédération des Jeunes Agriculteurs (FJA) à Namur, officiellement liée à l’accord Mercosur, a surtout mis en lumière une fracture plus profonde au sein du monde agricole wallon. En ciblant directement le ministre de l’Environnement et de la Santé et son plan de réduction des pesticides, la FJA a adopté une position qui se distingue nettement — et parfois s’oppose frontalement — à celles défendues par d’autres organisations agricoles comme la FUGEA (Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs) et l’UNAB (Union Nationale des Agrobiologistes Belges).
Au-delà des divergences syndicales, cette opposition pose une question centrale : la ligne défendue par la FJA est-elle compatible avec les impératifs de protection de l’eau, de la biodiversité et de l’environnement ?
Une divergence fondamentale sur la réduction des pesticides
La principale ligne de fracture concerne l’approche même de la réduction des pesticides.
La FJA rejette une politique globale et préventive d’interdiction dans les zones sensibles, notamment autour des captages d’eau potable. Elle plaide pour une approche « au cas par cas », fondée sur l’identification précise des matières actives problématiques. Selon cette logique, seules les substances explicitement retrouvées dans l’eau ou démontrées comme dangereuses devraient être interdites, les autres pouvant continuer à être utilisées.
À l’inverse, la FUGEA accepte le principe d’une réduction structurelle des pesticides, en particulier dans les zones à enjeux sanitaires et environnementaux. Elle reconnaît la nécessité d’interdictions ciblées autour des captages, à condition que celles-ci s’accompagnent de mesures économiques, techniques et agronomiques solides pour les agriculteurs concernés.
L’UNAB, représentant l’agriculture biologique, va plus loin encore : elle considère ces interdictions comme indispensables et rappelle que des systèmes agricoles performants, viables économiquement et résilients existent déjà sans pesticides de synthèse.
Cette divergence révèle une opposition de fond : là où la FJA refuse une logique de précaution, la FUGEA et l’UNAB l’acceptent comme une base incontournable de toute politique publique crédible.
Deux visions opposées du modèle agricole
Ces différences ne sont pas uniquement techniques ; elles relèvent de visions radicalement différentes de l’avenir agricole.
La FJA défend essentiellement la continuité du modèle conventionnel actuel, estimant que des restrictions trop larges fragiliseraient des exploitations déjà sous pression économique. La transition écologique y est perçue avant tout comme une accumulation de contraintes, imposées sans tenir compte des réalités du terrain.
La FUGEA et l’UNAB, au contraire, inscrivent la réduction des pesticides dans une transformation plus large des filières agricoles : diversification des cultures, relocalisation de l’alimentation, meilleure rémunération du travail paysan, développement des circuits courts et des marchés publics locaux. Pour elles, la question n’est plus de savoir s’il faut changer de modèle, mais comment organiser ce changement de manière juste et soutenable.
Le Mercosur : prétexte ou révélateur ?
L’accord Mercosur cristallise la colère du monde agricole, mais son usage politique diffère selon les organisations.
La FJA en fait un argument central pour refuser toute nouvelle contrainte environnementale locale, dénonçant une concurrence jugée déloyale avec des produits importés soumis à des normes moins strictes.
La FUGEA et l’UNAB partagent la critique du Mercosur, mais refusent d’en faire un prétexte à l’inaction environnementale. Elles plaident au contraire pour des clauses miroirs, une protection renforcée des marchés locaux et un maintien, voire un renforcement, des normes environnementales européennes et wallonnes.
Autrement dit, là où la FJA voit dans le Mercosur une justification pour suspendre la transition écologique, la FUGEA et l’UNAB y voient une raison supplémentaire de la rendre urgente et cohérente.
Une incompatibilité avec la protection de l’eau
Sur le plan environnemental, la position de la FJA pose de sérieux problèmes, à commencer par la protection de l’eau potable.
Les captages sont particulièrement vulnérables aux pesticides, y compris à très faibles doses. Attendre qu’une molécule soit détectée dans l’eau pour agir revient à accepter une pollution a posteriori, souvent irréversible, et à transférer sur la collectivité des coûts de dépollution extrêmement élevés.
La protection de l’eau repose sur la prévention. En refusant des interdictions préventives dans les zones sensibles, la position de la FJA est donc structurellement incompatible avec cet objectif fondamental de santé publique.
Biodiversité et environnement : le refus de l’approche systémique
Les pesticides n’agissent pas de manière isolée. Leurs effets sont cumulatifs, diffus et parfois synergiques, affectant les pollinisateurs, la faune des sols, les écosystèmes aquatiques et les chaînes alimentaires.
En exigeant une évaluation molécule par molécule, la FJA nie cette réalité systémique. Or, la biodiversité ne peut être protégée par des micro-ajustements réglementaires : elle exige des changements de pratiques à l’échelle des territoires et des systèmes de production.
Cette approche fragmentée empêche toute politique environnementale cohérente et efficace.
Une contradiction avec le principe de précaution
Enfin, la position de la FJA entre en tension directe avec le principe de précaution, pilier du droit environnemental européen. Exiger une preuve irréfutable avant d’agir, alors que les connaissances scientifiques convergent sur les risques liés aux pesticides et que l’exposition est généralisée, revient à accepter une prise de risque sanitaire et environnementale durable.
Cette logique reporte les coûts — sanitaires, écologiques et financiers — sur la collectivité et les générations futures.
Conclusion : une fracture révélatrice
La mobilisation de la FJA révèle moins un désaccord ponctuel qu’une fracture profonde au sein du monde agricole wallon. Sa position apparaît aujourd’hui :
- Syndicalement isolée face à la FUGEA et à l’UNAB,
- Défensive et centrée sur la préservation du modèle existant,
- Incompatible avec une protection crédible de l’eau, de la biodiversité et de l’environnement.
À l’inverse, la FUGEA et l’UNAB assument que la transition agricole est inévitable. Le véritable enjeu n’est plus de la retarder, mais de l’organiser, de l’accompagner et de la financer de manière juste pour les agriculteurs comme pour la société dans son ensemble.