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Ce que la science et le droit wallon nous enseignent sur la nécessité de préserver nos vieux sujets

Introduction : l’arbre âgé, un patrimoine vivant irremplaçable

Partout en Wallonie, le même scénario se répète : un chêne centenaire, un hêtre majestueux ou un tilleul implanté depuis des générations se retrouve menacé d’abattage, au nom d’un projet immobilier, d’un réaménagement de voirie, ou simplement parce qu’il « gêne ». On propose alors, en guise de compensation, de le remplacer par un ou plusieurs jeunes arbres. La démarche paraît raisonnable, voire généreuse. Elle est pourtant, dans l’immense majorité des cas, une erreur écologique majeure. Cet article explique pourquoi, en s’appuyant sur les données scientifiques les plus récentes et sur le cadre juridique propre à la Wallonie.

Le carbone : le viel arbre stocke plus et continue de croître

La première idée reçue à déconstruire est celle du « vieil arbre improductif ». Pendant longtemps, on a cru que les grands arbres âgés séquestraient moins de CO₂ que les jeunes, plus dynamiques. Cette vision a été renversée par une étude de référence publiée dans la revue Nature en 2014, dirigée par Nathan Stephenson du US Geological Survey. Cette recherche, fondée sur les mesures répétées de 673 046 arbres individuels appartenant à 403 espèces, réparties sur six continents, établit une conclusion sans appel : 97% des espèces étudiées montrent une accumulation de carbone qui augmente avec la taille et l’âge de l’arbre. Les plus grands individus peuvent fixer plus de 600 kg de carbone par an, surpassant largement leurs équivalents jeunes.

La raison est physique et simple : chaque année, l’arbre ajoute un cerne de croissance. Sur le tronc d’un vieux chêne de 150 cm de circonférence, ce cerne représente un volume de bois — et donc de carbone stocké — bien supérieur à celui d’un jeune sujet de 15 cm de tour. Comme l’écrivent les auteurs de l’étude: « les grands vieux arbres n’agissent pas simplement comme des réservoirs de carbone inertes, mais fixent activement de grandes quantités de carbone ».

Dans les forêts du nord-ouest des États-Unis, les arbres dépassant 100 cm de diamètre — soit seulement 6% des individus — contribuent à 33% de la croissance annuelle en biomasse de toute la forêt. Une étude portant sur les forêts nationales de l’Oregon et de Washington (États-Unis) montre que les arbres de gros diamètre (>53 cm), représentant 3% des individus, stockent 42% du carbone aérien total. Les arbres plantés en remplacement mettront des générations entières pour compenser ce déficit — si tant est qu’ils survivent, car le taux de mortalité des jeunes arbres plantés en milieu urbain ou péri-urbain est élevé.

La biodiversité : un écosystème entier tient dans un seul vieux tronc

Un vieil arbre n’est pas qu’un individu végétal. C’est un écosystème multi-niveaux, dont la complexité structurelle s’est construite au fil des décennies et des siècles. Cette complexité, que les scientifiques nomment les dendromicrohabitats (DMH), est directement proportionnelle à l’âge et à la taille du sujet.

Ces micro-habitats comprennent :

  • Les cavités et loges creusées par les pics ou formées naturellement, qui abritent des dizaines d’espèces d’oiseaux et de chauves-souris ;
  • Les zones de bois mort dans le houppier, refuges d’insectes saproxyliques (liés au bois en décomposition) ;
  • Les décollements d’écorce, sous lesquels se réfugient insectes, araignées et lichens ;
  • Les champignons lignicoles qui colonisent le bois affaibli et constituent une source de nourriture irremplaçable ;
  • Les coulées de sève, résines et exsudats, qui attirent des communautés spécialisées d’invertébrés.

Les chiffres sont saisissants : 25% de la biodiversité forestière est directement associée aux vieux arbres et au bois mort. Un cinquième de la faune forestière entière dépend du bois mort pour une partie ou l’intégralité de son cycle de vie. Parmi les champignons, cette dépendance atteint près de 85%. Des espèces emblématiques comme le Grand Capricorne (Cerambyx cerdo), le Lucane cerf-volant (Lucanus cervus), la Rosalie des Alpes (Rosalia alpina) ou de nombreuses espèces de chauve-souris sont entièrement tributaires des vieux arbres à cavités.

Le problème est que ces micro-habitats se forment sur des décennies à plusieurs siècles et ne peuvent pas être « recréés » artificiellement ou compensés par de jeunes plantations. Pire encore : de nombreuses espèces saproxyliques sont incapables de se disperser sur plus de quelques dizaines de mètres. Retirer leur arbre-hôte sans remplacement fonctionnel immédiat et adjacent condamne les populations locales à une extinction locale certaine.

Un jeune arbre planté en remplacement, même de bonne qualité, ne remplira ces fonctions qu’après un siècle minimum — et seulement à condition de ne pas être abattu à son tour.

La régulation du climat local : l’ombre et la fraîcheur ne s’improvisent pas

Les vieux arbres jouent un rôle microclimatique que leurs jeunes remplaçants sont totalement incapables d’assumer à court et moyen terme. En milieu urbain et péri-urbain, ce rôle est d’une importance capitale face à la multiplication des vagues de chaleur.

La Ville de Liège a mené entre 2021 et 2024, en collaboration avec l’ISSeP et l’UCLouvain, une étude scientifique approfondie sur les services écosystémiques rendus par les arbres urbains. Les résultats quantifiés plaident sans ambiguïté en faveur de la conservation prioritaire des arbres existants, plutôt que de leur abattage-remplacement. Le couvert arboré liégeois assure en effet des fonctions mesurables de stockage de carbone, de dépollution atmosphérique, d’interception des précipitations et de connectivité écologique.

Ces fonctions dépendent directement de la taille et de la maturité des arbres :

  • L’ombre et la thermorégulation : un grand arbre peut couvrir 200 à 300 m² de canopée, abaissant la température sous son couvert de 5 à 10°C par rapport à une surface minéralisée. Un jeune arbre de 2 mètres de hauteur n’offre pratiquement aucun ombrage utile.
  • La transpiration foliaire : un vieux feuillu transpire plusieurs centaines de litres d’eau par jour en période chaude, contribuant à rafraîchir et humidifier l’air ambiant. Cette « climatisation naturelle » est proportionnelle à la surface foliaire totale, qui est incomparablement plus grande chez un vieux sujet.
  • L’interception des eaux de pluie : le système racinaire profond et étendu d’un vieil arbre favorise l’infiltration des eaux pluviales, réduisant le ruissellement de surface et la surcharge des réseaux d’égouttage lors des épisodes de fortes pluies.
  • La qualité de l’air : les feuilles des arbres captent les particules fines et absorbent certains polluants atmosphériques. Cette capacité est, là aussi, directement proportionnelle à la surface foliaire totale.

La résilience face au changement climatique : l’âge est un avantage

Une idée contre-intuitive mais solidement documentée : les vieux arbres résistent mieux aux sécheresses extrêmes que les jeunes. Leurs racines, qui plongent parfois à plusieurs mètres de profondeur, leur donnent accès à des réserves d’eau inaccessibles aux sujets récemment plantés. Leur physiologie, façonnée par des décennies d’adaptation au milieu, leur confère une tolérance accrue aux stress hydrique et thermique.

En contexte de changement climatique, cela signifie concrètement que nos vieux arbres sont précisément les individus les plus robustes pour traverser les épisodes de chaleur et de sécheresse qui se multiplient. Les abattre pour les remplacer par de jeunes plants — qui, eux, subiront de plein fouet les conditions climatiques dégradées des prochaines décennies — est une stratégie particulièrement contre-productive. Les forêts qui conservent une diversité d’âges, avec une proportion de vieux sujets, sont des forêts plus résilientes et mieux préparées à résister aux effets du changement climatique.

La valeur patrimoniale : une mémoire vivante du territoire

Au-delà des arguments écologiques, les vieux arbres portent une dimension patrimoniale et culturelle irremplaçable. Ils sont les témoins vivants de l’histoire de nos villages, de nos paysages, de nos communautés. En Wallonie, ce n’est pas seulement une question de sensibilité : c’est une reconnaissance juridique formelle.

Un recensement mené dans les 262 communes wallonnes a permis d’identifier et de répertorier plus de 25 000 arbres et haies remarquables, chacun disposant d’une fiche signalétique détaillant ses dimensions, son état sanitaire et son intérêt. Cette liste a été officialisée par l’arrêté ministériel du 26 janvier 2022, publié au Moniteur belge le 15 avril 2022.[15][16]

Ces arbres présentent un ou plusieurs des critères suivants : intérêt paysager, historique, dendrologique, folklorique ou religieux, curiosité biologique, taille exceptionnelle ou rôle de repère géographique.

Le cadre juridique wallon : des protections que les citoyens peuvent mobiliser

Ce que dit le CoDT

Le Code du Développement Territorial (CoDT) constitue le socle de la protection des arbres en Wallonie. Son article D.IV.4, 12° impose l’obtention d’un permis d’urbanisme pour tout abattage, toute intervention préjudiciable au système racinaire ou toute modification de l’aspect d’un arbre remarquable.

Cette obligation s’applique aussi bien en domaine public que privé. Elle vise :

  • Les arbres et arbustes inscrits sur la liste officielle des Arbres et Haies Remarquables ;
  • Tout arbre à haute tige dont la circonférence du tronc à 150 cm du sol est ≥ 150 cm, dès lors qu’il est visible depuis l’espace public — même s’il ne figure pas sur aucune liste officielle.

Avant toute décision d’abattage d’un arbre remarquable, le Collège communal doit consulter le Département de la Nature et des Forêts (DNF) du Service Public de Wallonie. La seule dérogation à l’exigence de permis concerne les urgences de sécurité publique avérées, où le bourgmestre peut délivrer un arrêté d’abattage d’urgence.

Comment les citoyens et associations peuvent agir

Le CoDT et les procédures administratives wallonnes ouvrent plusieurs leviers d’action aux citoyens, associations et collectifs :

  • Signalement et inscription : tout citoyen peut demander l’inscription d’un arbre sur la liste officielle des arbres remarquables en adressant un dossier au SPW Agriculture, Ressources naturelles et Environnement. Cette démarche est gratuite et accessible à tous.
  • Consultation du Géoportail : le portail cartographique WalOnMap permet de visualiser l’emplacement des arbres et haies répertoriés en Wallonie. C’est un outil essentiel pour vérifier si un arbre visé bénéficie déjà d’une protection.[20][19]
  • Enquête publique : toute demande de permis d’urbanisme impliquant l’abattage d’arbres remarquables pourrait être soumise à enquête publique, donnant aux habitants et associations le droit de déposer des observations et objections.
  • Recours administratif et judiciaire :
    • Le recours administratif ordinaire prévu par le CoDT n’est pas ouvert à tout citoyen ou à toute association. Les personnes pouvant introduire ce recours  sont: le demandeur du permis (ou son représentant), le collège communal  ou le Fonctionnaire délégué.
    • Les citoyens ordinaires peuvent, sous réserve de démontrer un intérêt à agir, introduire un recours en annulation devant le Conseil d’État contre la décision définitive. Celui-ci contrôle la légalité de la décision (motivation, respect des procédures, erreur manifeste d’appréciation, etc.), sans se substituer à l’autorité pour apprécier l’opportunité.
  • Classement comme Monument : pour les sujets présentant une valeur exceptionnelle, une demande de classement formel comme bien du Patrimoine wallon (compétence de l’AWaP) offre une protection encore plus robuste.

Des précédents alarmants en Wallonie et en Belgique

Les cas ne manquent pas d’arbres centenaires menacés ou détruits malgré les procédures en cours :

  • À Namur, des conseillers communaux ont introduit en 2025 un recours contre l’abattage anticipé des arbres centenaires du parc Léopold, dans le cadre d’un projet immobilier porté par Besix Red, qui prévoyait d’abattre les arbres avant même l’obtention d’un permis définitif.
  • À Waremme, le Collectif « Sauvons le Bois de la Tannerie » a contesté un arrêté ministériel autorisant la construction d’un immeuble de quatre étages au détriment du dernier bois de centre-ville de la commune.
  • À Liège (Cointe), des riverains ont combattu un projet immobilier menaçant des centaines d’arbres, dont des chênes et hêtres vieux de deux cents ans.
  • À Woluwe-Saint-Lambert, le Fonds du Logement a abattu en mars 2025 l’intégralité du « Petit Bois Vandervelde » en dépit de recours au Conseil d’État en cours, conduisant le tribunal de première instance à prononcer un arrêt immédiat des travaux le lendemain des abattages.

Ces cas illustrent une tension persistante entre les projets de développement et la préservation du patrimoine arboré — et la nécessité d’une vigilance citoyenne constante.

Le mythe de la compensation : pourquoi « planter un arbre » ne suffit pas

La notion de compensation arboricole — abattre un vieux sujet et le remplacer par un ou plusieurs jeunes arbres — est aujourd’hui très répandue dans les permis de bâtir et les études d’incidences. Elle mérite d’être questionnée avec rigueur.

Critère Viel arbre sain Jeunes arbres de remplacement
Stock de carbone Très élevé — libéré (partiellement) à l’abattage Nul au départ, croissance très lente
Biodiversité hébergée Très riche (DMH, espèces saproxyliques) Quasi nulle pendant des décennies
Ombrage et fraîcheur Immédiat et efficace Négligeable pendant 20 à 50 ans
Résistance aux crises Élevée (racines profondes, adaptation) Faible (mortalité urbaine importante)
Valeur patrimoniale Irremplaçable Nulle à court terme
Temps de compensation Jamais totalement compensé 50 à 300+ ans selon les fonctions

 

Un jeune arbre planté sur un sol urbain compacté, soumis aux stress de la canicule et de la sécheresse, sans garantie de survie à long terme, ne compense pas un vieux sujet. Couper un grand arbre et planter dix petits ne constitue pas une équivalence écologique : c’est une perte sèche pour le patrimoine naturel, le climat local et la biodiversité, pendant un temps qui dépasse très largement l’horizon de vie humain.

Quand l’abattage est-il justifié ?

La défense des vieux arbres ne signifie pas qu’aucun abattage ne soit jamais légitime. Les cas qui peuvent justifier l’abattage d’un sujet âgé sont néanmoins très limités :

  • Danger avéré et imminent pour des personnes, documenté par un rapport d’expert dendrologique (et non sur simple impression visuelle) ;
  • Maladie incurable à risque de contagion pour d’autres sujets (ex. : chancre bactérien, feu bactérien sur certaines espèces) ;
  • Contrainte physique absolument incompressible (fondations d’un ouvrage de sécurité publique, etc.).

Dans toutes les autres situations, l’entretien raisonné, la taille sanitaire, l’élagage, le traitement phytosanitaire ou l’étaiement constituent des alternatives préférables à l’abattage. Il convient de rappeler que l’aspect parfois « vénérable » ou irrégulier d’un vieux tronc — creux partiels, branches mortes dans le houppier — n’est pas un signe de dépérissement, mais souvent la signature même de sa richesse écologique.

Conclusion : une responsabilité collective et générationnelle

Un vieil arbre sain est le fruit d’un capital naturel accumulé sur des décennies à des siècles. Il stocke une quantité considérable de carbone, héberge une biodiversité irremplaçable, régule le climat local, résiste mieux aux crises — et porte la mémoire vivante de nos paysages wallons. Rien ne peut le remplacer à l’échelle d’une vie humaine.

Face aux pressions du développement immobilier et des aménagements urbains, la Wallonie s’est dotée d’un arsenal juridique — le CoDT, la liste des arbres et haies remarquables, les procédures de permis et de classement — que citoyens, associations et collectifs ont pleinement le droit et le devoir de mobiliser.

Préserver nos vieux arbres n’est pas un caprice nostalgique. C’est un acte de responsabilité collective envers les générations à venir, une contribution concrète à la lutte contre le dérèglement climatique, et la reconnaissance d’un patrimoine vivant qui nous dépasse.

Sources scientifiques et juridiques citées dans cet article : étude Stephenson et al., Nature 507, 2014 ; Plan Canopée de la Ville de Liège (ISSeP/UCLouvain, 2021-2024) ; Code du Développement Territorial wallon (CoDT), art. D.IV.4 et R.IV.4-7 ; arrêté ministériel du 26 janvier 2022 relatif aux arbres remarquables en Wallonie.

References diverses