Lorsque l’on affirme que « les 10% les plus riches à l’échelle mondiale sont responsables d’une part majeure du réchauffement climatique », cette formule ne désigne pas seulement quelques milliardaires, les propriétaires de jets privés ou les très grandes fortunes. Elle concerne aussi une large partie de la population des pays riches, dont la Belgique. Le constat ne doit donc pas servir à déplacer la responsabilité vers une minorité lointaine. Au contraire : il oblige à situer la Belgique dans les inégalités mondiales de revenu, de consommation et d’émissions.
Un seuil mondial, pas belge
Les « 10% les plus riches » évoqués dans les études internationales correspondent au décile supérieur de la population mondiale, et non aux 10% des revenus les plus élevés dans chaque pays.
Selon le World Inequality Report, une personne entre dans les 10% les plus riches du monde à partir d’un revenu annuel d’environ 37 200 euros par adulte, exprimé en parité de pouvoir d’achat. Le revenu moyen de ce groupe atteint 87 200 euros par adulte et par an.
Ce seuil doit être lu correctement. Il ne signifie pas qu’une personne disposant d’un tel niveau de revenu est riche au regard des standards belges. Il signifie qu’elle dispose d’un niveau de ressources supérieur à celui d’au moins 90% de la population mondiale.
Autrement dit, une personne qui se considère comme appartenant à la classe moyenne en Belgique peut simultanément faire partie des catégories les plus favorisées à l’échelle mondiale.
Où se situent les Belges ?
La Belgique figure parmi les pays européens où le revenu disponible médian est élevé. En 2022, le revenu disponible médian équivalent y atteignait 24 142 standards de pouvoir d’achat par personne, parmi les niveaux les plus élevés de l’Union européenne.
Ce chiffre ne peut toutefois pas être comparé mécaniquement au seuil mondial de 37 200 euros par adulte. Les deux indicateurs ne reposent pas exactement sur la même unité : le revenu médian belge est calculé par personne « équivalente » au sein d’un ménage, tandis que le seuil mondial est exprimé par adulte individuel. Il faut également tenir compte de la composition des ménages, des revenus non salariaux, des pensions, de la fiscalité et des écarts de revenus au sein de la population belge.
Malgré ces précautions, l’ordre de grandeur est clair : une part importante des Belges appartient au décile supérieur mondial, ou s’en approche. Les ménages à deux revenus, les personnes disposant d’un emploi stable, les pensionnés bénéficiant d’une pension correcte et, plus encore, les ménages propriétaires avec des revenus confortables y sont très fréquemment représentés.
Une estimation raisonnable
Il n’existe pas, à notre connaissance, de statistique officielle donnant directement le pourcentage exact de Belges appartenant aux 10% les plus riches du monde. Une estimation doit donc être présentée comme telle, et non comme une mesure précise.
Sur la base du seuil mondial de revenu, du niveau de vie belge et de la distribution des revenus dans le pays, il est raisonnable d’estimer que de l’ordre de 35 à 50% des adultes belges appartiennent au décile supérieur mondial des revenus, selon la définition retenue et selon que l’on examine les personnes individuellement ou les revenus répartis au sein des ménages.
Cette estimation ne signifie pas que la moitié de la Belgique appartient aux hauts revenus belges. Elle signifie que les écarts mondiaux sont considérables : un revenu ordinaire dans un pays riche peut placer une personne très haut dans la hiérarchie mondiale des revenus.
Les personnes disposant de revenus faibles, les ménages précarisés, une partie des étudiants, des personnes sans emploi et certains pensionnés ne relèvent évidemment pas de cette catégorie. Il serait donc injuste de faire porter une responsabilité identique à chaque habitant. Mais l’idée selon laquelle la Belgique serait extérieure au groupe des consommateurs les plus favorisés du monde ne résiste pas à l’examen.
Une responsabilité qui ne s’arrête pas aux ultra-riches
Les 10% les plus riches du monde concentrent 52% du revenu mondial. Leur consommation pèse donc de manière disproportionnée sur les émissions associées au logement, aux déplacements, aux véhicules, aux biens importés, aux équipements, à l’alimentation et aux loisirs.
Les études sur les inégalités climatiques montrent que ce groupe est responsable d’environ la moitié des émissions mondiales liées à la consommation. Des travaux plus récents attribuent aux 10% les plus riches une contribution d’environ deux tiers au réchauffement observé entre 1990 et 2020, notamment par l’intensification des vagues de chaleur et des sécheresses.
La formule « les 10% les plus riches sont responsables » ne permet donc pas aux Belges de s’exonérer. Elle invite plutôt à reconnaître que la Belgique, en tant que pays riche, participe largement à cette fraction de la population mondiale dont les modes de vie ont une empreinte élevée.
Cette responsabilité est à la fois collective et différenciée. Elle est collective parce que les infrastructures, l’organisation du territoire, les politiques de mobilité, le modèle énergétique et l’offre de consommation façonnent les émissions. Elle est différenciée parce que les émissions augmentent fortement avec le revenu et le patrimoine : les ménages les plus aisés disposent de davantage de surfaces à chauffer, de véhicules plus nombreux ou plus lourds, de possibilités de voyage et de capacité d’investissement dans des activités carbonées.
Le rôle de l’aménagement du territoire
La question climatique ne se résume pas aux comportements individuels. Les choix d’urbanisme déterminent durablement les besoins énergétiques et les déplacements quotidiens.
Un habitat dispersé, dépendant de la voiture, éloigné des services et insuffisamment desservi par les transports collectifs rend les ménages captifs d’une mobilité carbonée. À l’inverse, des quartiers reliés aux centralités, aux écoles, aux commerces, aux transports publics et aux itinéraires cyclables permettent de réduire les émissions sans diminuer l’accès aux services essentiels.
La réduction des émissions ne peut donc pas consister uniquement à demander aux habitants de « fournir des efforts ». Elle implique de transformer les conditions matérielles qui rendent certains modes de vie plus ou moins carbonés : rénovation des logements, sobriété énergétique, transports publics performants, marche et vélo sécurisés, préservation des sols, proximité des services et limitation de l’étalement urbain.
Une question de justice climatique
Reconnaître la place d’une grande partie des Belges parmi les 10% les plus riches du monde ne revient pas à culpabiliser les ménages. C’est une manière de replacer la Belgique dans la réalité des inégalités mondiales.
Les populations qui contribuent le moins au dérèglement climatique sont souvent les premières exposées aux sécheresses, aux inondations, à l’insécurité alimentaire et aux vagues de chaleur. Dans le même temps, les pays et les ménages les plus favorisés disposent généralement de davantage de moyens pour s’adapter, s’assurer, se protéger ou se déplacer.
La justice climatique suppose dès lors deux exigences complémentaires : réduire fortement les émissions des ménages et activités les plus émetteurs, tout en protégeant les personnes qui disposent de peu de marges financières pour réaliser la transition. Une transition juste ne demande pas la même chose à tous ; elle organise la baisse des émissions en fonction des revenus, des besoins réels et des alternatives disponibles.
Sources principales
- World Inequality Lab, World Inequality Report 2022, tableau 1.1 : seuil d’entrée dans les 10% les plus riches du monde, revenus mondiaux et répartition des richesses.[wir2022.wid]
- World Inequality Lab, Executive Summary – World Inequality Report 2022 : les 10% les plus riches captent 52% du revenu mondial ; revenu moyen du décile supérieur mondial et du bas 50%.[wir2022.wid]
- Eurostat, Income inequality across the EU, 2022 : revenu disponible médian équivalent en Belgique de 24 142 standards de pouvoir d’achat par habitant.[ec.europa]
- World Inequality Lab, World Inequality Report 2026 – Technical Report : actualisation méthodologique du seuil mondial d’accès au décile supérieur des revenus.[wir2026.wid]