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La réponse est non : se limiter à compter des logements par hectare n’est pas une bonne solution pour la Wallonie. Cette façon de mesurer la densité est trop grossière, et conduit à des décisions d’aménagement qui ne reflètent ni la réalité des habitants, ni les besoins en services, ni la qualité de vie. Un article de fond peut justement permettre d’expliquer pourquoi, et comment faire mieux.

Densité en Wallonie : un indicateur qui trompe son monde

En Wallonie, la densité résidentielle est généralement exprimée en nombre de logements par hectare. Cet indicateur, repris dans les documents de planification comme le Schéma de Développement du Territoire (SDT) ou les Schémas de Développement Communal (SDC), donne une image simple et quantifiable des tissus bâtis.[1][2]

Mais cette simplicité est trompeuse. Un logement n’est pas un autre : une villa quatre façades de 180–200 m² occupée par un couple de retraités pèse très différemment sur le territoire qu’un studio de 40 m² occupé par une seule personne, ou qu’un appartement de 80 m² logeant une famille avec deux enfants. Pourtant, dans les statistiques de densité « en logements », ces situations comptent pour une unité chacune.[3][4]

Résultat : on peut afficher une « bonne densité » sur le papier, tout en ayant des quartiers sous-occupés, des services publics surdimensionnés ici, saturés là, et une offre de logements qui ne correspond pas aux besoins réels des habitants.

Trois angles morts majeurs de la « densité en logements »

Ignorer le nombre de personnes par logement

La densité en logements ne dit rien du nombre de personnes qui y vivent. Or, le nombre moyen d’occupants varie fortement selon le type de logement et la structure démographique : ménages âgés, familles, jeunes isolés, etc.[5][6]

  • Les villas sont souvent sous-occupées : beaucoup de ménages âgés restent dans une maison devenue trop grande au regard de la taille du ménage.
  • Les studios et petits appartements concentrent au contraire des personnes seules ou de petits ménages, parfois en situation de précarité.
  • À densité « identique » en logements, un quartier peut compter deux fois plus d’habitants qu’un autre, avec des besoins très différents en mobilité, écoles, santé ou équipements collectifs.

En ne tenant compte que du nombre de logements, on néglige la densité humaine, pourtant centrale pour organiser les services, les transports et la vie de quartier.[7][5]

Faire abstraction de la taille et de la qualité des logements

La Wallonie connaît une forte dispersion de la superficie des logements : maisons neuves plus grandes que la moyenne européenne, anciens logements parfois surdimensionnés au regard des ménages actuels, mais aussi petites surfaces parfois sous normes en centre urbain.[4][8][3]

Le Code wallon du Logement fixe des critères de superficie habitable minimale par personne (par exemple 15 m² pour une personne seule, majorés par occupant supplémentaire), ce qui montre bien que la taille compte pour la qualité de vie. Or, l’indicateur « logements/ha » ne capte pas :[9][10][3]

  • Le ratio de mètres carrés habitables par habitant.
  • La présence de logements sur-occupés ou au contraire fortement sous-occupés.
  • Le potentiel de réaffectation douce (division de grandes maisons, création de logements complémentaires).

Là aussi, la densité affichée ne correspond pas à l’usage réel ni aux marges d’évolution.

Sous-estimer les effets sur les services et les infrastructures

Les densités de référence proposées dans les documents stratégiques (par exemple pour les centralités) sont le plus souvent exprimées en logements/ha. Mais pour dimensionner une école, une ligne de bus, un pôle médical ou une offre commerciale, ce qui compte, c’est le nombre d’habitants, leurs profils et leurs pratiques, pas le nombre de boîtes aux lettres.[2][11][12]

En s’en tenant à la densité en logements :

  • On risque de sous-dimensionner des équipements dans des zones où les logements accueillent beaucoup d’habitants.
  • Ou au contraire de sur-dimensionner des services dans des quartiers à forte proportion de ménages âgés sous-occupant de grands logements.
  • On biaise l’analyse des potentiels de « ville ou village à 10 minutes », qui suppose des bassins de vie adaptés en population autant qu’en bâti.[13][14]

Pourquoi cette question devient stratégique avec la « ville à 10–15 minutes »

La Wallonie se saisit progressivement des notions de ville compacte, de centralités renforcées et de « ville/village à 10 minutes », dans la lignée du concept de « ville du quart d’heure » popularisé par Carlos Moreno.[14][15][16][13]

L’idée : organiser le territoire pour que la majorité des besoins quotidiens (commerces, école, soins de base, loisirs) soient accessibles à pied ou à vélo en une dizaine de minutes. Pour que cela fonctionne, il faut :

  • Une masse critique d’habitants dans les périmètres de proximité.
  • Une diversité de ménages (âges, revenus, compositions) permettant d’animer les quartiers tout au long de la journée.
  • Une mixité typologique de logements offrant des solutions adaptées aux différentes étapes de la vie.

Or, une centralité affichant « 30 logements/ha » mais composée majoritairement de villas sur-occupées n’a ni la même vitalité, ni les mêmes besoins, ni les mêmes potentialités qu’un quartier de 30 appartements/ha logeant des ménages variés. Rester sur la seule densité en logements, c’est se priver de la finesse indispensable pour construire des quartiers réellement vivants, accessibles et conviviaux.[17][2]

Que faudrait-il faire à la place ? Des densités plus intelligentes et plus humaines

Plutôt que d’abandonner la notion de densité, il s’agit de la rendre plus intelligente en combinant plusieurs indicateurs complémentaires.

Introduire systématiquement la densité de population (habitants par hectare)

Premier réflexe : passer d’une densité « en logements » à une densité en habitants par hectare, au moins dans les centralités et les zones de projet.[5][7]

  • Cela permet de lier directement densité et dimensionnement des services (écoles, crèches, transports publics, équipements de santé, commerces).
  • On peut définir des fourchettes cibles (par exemple, un maximum ou un minimum d’habitants par hectare selon le contexte urbain ou rural).
  • On rend lisible l’impact de la démographie (ménages plus petits, vieillissement, décohabitation) sur le fonctionnement des quartiers.

Cette densité de population peut être calculée à partir des données statistiques existantes (Registre national, IWEPS, Statbel) et intégrée aux diagnostics des SDC et aux déclinaisons locales du SDT.[6][8][5]

Suivre la superficie habitable par personne

Deuxième axe : intégrer un indicateur de m² habitables par habitant, en cohérence avec les normes du Code wallon du Logement.[10][3][9]

  • Dans certains quartiers, un ratio très élevé (beaucoup de m² par habitant) révèle un potentiel de densification douce via division de logements, habitat kangourou, colocation structurée, etc.[18][5]
  • Dans d’autres, un ratio très bas signale des situations de sur-occupation à traiter en priorité (qualité de vie, santé, réussite scolaire, etc.).
  • Cet indicateur éclaire la question de la qualité de vie bien mieux qu’une densité brute en logements.

Travailler sur la mixité typologique

La densité n’est pas qu’une affaire de quantité, mais aussi de composition. Pour répondre aux besoins des différentes catégories de ménages, il est utile d’introduire dans les documents de planification des objectifs de mixité typologique :

  • Part de logements de petite taille (studios, 1 chambre) pour les jeunes, les personnes seules ou les seniors.
  • Part de logements intermédiaires (2–3 chambres) pour les familles.
  • Encadrement des grandes surfaces (villas) dans les zones bien desservies, ou incitation à leur transformation progressive dans les centralités.[11][7]

Des quotas ou des fourchettes (par exemple, « au moins 30% de logements < 80 m² dans telle centralité ») peuvent être intégrés aux règlements, aux guides communaux d’urbanisme ou aux conditions de projets.[19][20]

Comment intégrer cette approche dans les outils wallons ?

Dans les Schémas de Développement Communal (SDC)

Les SDC sont l’échelle idéale pour amorcer ce changement de culture. Les communes peuvent :

  • Compléter leurs diagnostics par des cartes habitants/ha, m²/hab et répartition des types de logements, pas seulement des logements/ha.[21][22]
  • Formuler des orientations chiffrées de densité de population et de mixité, adaptées à chaque quartier (centralité, tissu pavillonnaire, village rural).
  • Conditionner la densification à une amélioration de la qualité de vie : espaces publics, équipements, mobilité douce, etc., en cohérence avec les objectifs de « ville/village à 10 minutes ».[13][14]

Dans le CoDT et le SDT

À l’échelle régionale, le Schéma de Développement du Territoire et le Code du Développement Territorial peuvent :

  • Donner des ordres de grandeur combinant logements/ha et habitants/ha selon les types d’espaces (centralités, franges urbaines, villages).[23][2][11]
  • Favoriser les formes de densification douce (division de grandes maisons, reconversion de friches, surélévations) plutôt que la seule augmentation du nombre de logements en extension.[18][5]
  • Articuler plus clairement densité et accessibilité (transports publics, modes actifs), en lien avec les politiques de mobilité et les objectifs climatiques.[24][17]

En conclusion : passer de la densité abstraite à la densité vécue

Mesurer la densité uniquement en logements par hectare, c’est regarder le territoire à travers un prisme trop grossier, adapté aux tableurs mais pas à la vie réelle. Pour planifier une Wallonie plus sobre, plus accessible et plus conviviale, surtout dans la perspective de villes et villages à 10–15 minutes, il devient indispensable de passer à une densité vécue :

  • des habitants plutôt que des boîtes aux lettres,
  • des mètres carrés habités plutôt que des parcelles cadastrales,
  • des trajectoires de vie plutôt que des moyennes abstraites.

Ce changement d’indicateurs ne résout pas tout, mais il donne aux communes, aux urbanistes et aux citoyens des outils beaucoup plus justes pour débattre, arbitrer et construire les territoires de demain.

Sources diverses

  1. https://territoire.wallonie.be/fr/page/densites
  2. https://www.mubw.be/sdt-codt/
  3. https://logement.wallonie.be/storage/logement/documents/content/publication/brochures/978-2-8056-0745-5-la-qualite-des-logements-en-wallonie-06-2025-web.pdf
  4. https://www.matexi.be/fr/a-propos-de-matexi/actuel/presse/barometre-de-la-construction-neuve-2024-t2-details
  5. https://www.iweps.be/wp-content/uploads/2024/12/WP43.pdf
  6. https://cpdt.wallonie.be/wp-content/uploads/2023/03/NDR_PerspectivesDemographiquesEtProductionDeLogements.pdf
  7. https://cpdt.wallonie.be/wp-content/uploads/2023/03/Annexe-2021-Perspectives-operationnelles-liees-a-la-production-de-logements.pdf
  8. https://www.cehd.be/media/1245/20191218_chiffrescles2019_vf.pdf
  9. https://logement.wallonie.be/fr/page/criteres-de-superficie-habitable
  10. https://www.droitsquotidiens.be/fr/question/comment-savoir-si-mon-logement-est-surpeuple-wallonie
  11. https://www.cesewallonie.be/sites/default/files/uploads/avis/AT.23.69.AV SDT.pdf
  12. https://www.uvcw.be/no_index/files/11216-uvcw—ca—avis-sdt—13-juin-2023—annexe.pdf
  13. https://cpdt.wallonie.be/wp-content/uploads/2025/06/2025_CPDT_AM_Apresmidi.pdf
  14. https://territoire.wallonie.be/fr/page/ville-et-village-a-10-minutes
  15. https://epures.org/liens-ressources/la-ville-du-quart-dheure/
  16. https://www.cpcp.be/wp-content/uploads/2019/05/ville-compacte.pdf
  17. https://territoire.wallonie.be/storage/territoire/documents/content/news/sdt-web-pages.pdf
  18. https://www.union-habitat.org/sites/default/files/articles/pdf/2022-07/les_obstacles_a_la_densification_des_tissus_urbains_existants_politique_du_logement.com_.pdf
  19. https://www.uvcw.be/no_index/articles-pdf/1355.pdf
  20. https://territoire.wallonie.be/storage/territoire/documents/content/page/codt/codt.pdf
  21. https://territoire.wallonie.be/storage/territoire/documents/content/publication/sdc-vade-mecum.pdf
  22. https://inspire-geoportal.ec.europa.eu/srv/api/records/f2b3fba2-0416-47a5-80e6-e47ce4d1f165
  23. https://wallex.wallonie.be/files/medias/10/CoDT_Fr.pdf
  24. https://mobilite.wallonie.be/files/politiques-mobilite/TBM/tableau-de-bord-mobilite-2024.pdf